10 Avant cette prise de sang, j’étais véritablement inactif, replié sur moi-même. Non pas que je me sois ouvert ensuite. Non. J’avais toujours autant de soucis de communication, j’étais pris dans un long mutisme, y compris avec ma compagne. Inactif aussi, car je n’avais envie de rien, besoin de rien, aucune idée de quoi faire. Vide. Les choses n’ont pas fondamentalement changées ensuite sur ce point. Je crois que je gardais mon énergie pour me concentrer sur moi, sur le psoriasis et la lutte quotidienne.
Le grand mouvement qui a eu lieu après le refus de ce traitement me faisait passer du rang de victime au rang d’acteur, voire de combattant. Un combattant-victime déjà blessé avant d’avoir tiré son épée. Un estropier qui endossait une armure avant de partir au combat. Mais surtout « dans la peau » d’un malade qui cherchait, qui ne s’en remettait plus au bon vouloir d’une solution toute faite et pratiquement imposée. Rien que cette prise de conscience et l’état d’esprit qui s’ensuivit provoqua des effets en chaîne faits de rencontres, d’essais, de découvertes puis de réussites.
La métamorphose silencieuse qui s’opérait se refusait toute impasse en prenant tous les chemins possibles. C’est un tournant décisif dans mon mode de pensée, même si je ne l’ai pas vraiment ressenti à ce moment. Il est important de se mettre en action, en mouvement. Un traitement médical, bien qu’efficace par le jeu sur les cellules, les molécules, nous dresse au rang de patient. Rien que le mot est parlant : « patient ». J’y vois l’image d’une personne qui attend, qui espère qu’un phénomène ou une personne vienne le délivrer par une action extérieure, dont il n’est pas à l’origine. Pas vous ? Devons-nous forcément être patients face à la maladie, quelle qu’elle soit ? Parfois oui, certaines cures peuvent être longues. Mais c’est finalement faire peu de cas de notre propre salut, le laisser se faire tirer au sort sur la roue des connaissances médicales. Je m’en remets à un autre, à un tiers et à l’outil qu’il choisira pour me guérir. Si ça ne fonctionne pas, je saurais qui blâmer. Tout le monde, n’importe qui, mais pas moi. « Ben non, j’attendais ». J’y vois le moyen de se mettre à la merci du succès certes, mais surtout de la fatalité.
Certes, nous savons que la science résout certaines maladies. Certaines plus complexes.
Je peux dire à présent que ce nouvel état d’esprit a changé la donne. Le psoriasis n’est pas une maladie aussi grave que d’autres. Néanmoins, c’est un mal toujours aussi étrange qui n’est pas facilement traité, pas à coups sûrs en tout cas. Ce chemin de réflexion et d’actions m’a pourtant permis d’y arriver. Oui, je peux dire que je ne m’en suis pas remis à la science pour guérir. Curieusement, peut-être idiotement, j’en suis fier. Cette allégation ne permet-elle pas des perspectives folles ? Surtout si on adjoint à nos propres actions le pouvoir de la science pour soulager, aider, voire résoudre une partie du problème.
Voilà comment je suis devenu un adepte de l’action, du test et de l’expérimentation réfléchie. Je ne veux plus être patient. N’y a-t-il pas toujours quelque chose à faire, à tester ? Bien sûr, certains chemins mèneront à des impasses, à des échecs. Mais pourquoi se refuser le succès sans avoir essayé ? Et si nous sommes entourés d’impasses, pourquoi ne pas couper à travers champs ? Pourquoi ? Parce que nous avons tous été programmés pour nous en remettre aux avis d’une autorité toute puissante, sans pouvoir faire l’expérimentation par nous-mêmes. Couper à travers champs prend une allure de crime, de prise de liberté qui sort du cadre sociale et légal, d’une anarchie trop attachée au libre-arbitre. Ce sont nos parents qui nous ont institutionnalisés en premier, pour bien faire, pour notre éducation. Puis les écoles, la société, … non pas qu’il faille aller à l’anarchie et marcher sur les pieds des autres. Mais nous sommes des animaux « pensants », et il est temps que nous prenions le pouvoir … sur nous-mêmes, tout en jouissant des bienfaits que notre monde peut apporter.
J’ai un ami qui est atteint de la maladie de CRONH. Chacun donnera sa propre définition de la maladie, en fonction du brouhaha médical qu’il aura autour de lui. Mon ami est fataliste par procuration, par avis médical et il est ballotté par la maladie au grès des crises. Ce qui m’étonne le plus à l’heure actuelle, c’est son état de patient, de résignation face au mal. Son inaction. Je ne sais pas s’il peut en guérir, je suis persuadé en tout cas qu’il peut aller mieux – plus simplement que l’on ne veut bien lui faire croire – et que ce mieux peut se transformer en cercle vertueux. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas tout essayé, malgré ce qu’il se laisse penser. Le lien placé plus haut pourra en attester. D’autant que le mal est installé sur le tube digestif, profondément lié à ce qu’il mange.
Si l’on devait bêtement comparer nos maux, psoriasis et CRONH sont deux maladies auto-immunes, deux maladies qui indiquent que le système immunitaire combat nos propres cellules en plus des agents extérieurs agressifs. Partant de cette constatation, nous étions à égalité.
Ah ! Le fameux aspect héréditaire des maladies. En effet, certaines se transmettent au fil de notre ADN. C’est le cas du psoriasis aussi. J’en suis convaincu, en tout cas je fais partie des personnes dont les ascendants en été atteints. Et pourtant, je me suis refusé de le voir comme une fatalité en le prenant plutôt pour une composante à la base du mal, mais pas comme une cause toute puissante et insurmontable.
Aussi, j’ai navigué sur toutes les pistes possibles, pas uniquement médicales.
N’écouter qu’un seul avis nous prive d’une ouverture d’esprit parfois salutaire. J’en suis la preuve et je veux le clamer. Il ne s’agit pas de se fermer, au contraire ! J’écoute les médecins, j’écoute les médias, j’écoute ma naturopathe et bien d’autres. Mais je choisis surtout, j’expérimente, je fais des choix. Et je suis d’autant plus fier d’être parvenu où je suis, d’avoir contribuer à mon salut.
Je me souviens de quelques cours de philosophie. Ils ont mauvaise presse n’est-ce pas ? Toujours un peu décriés, mes petits camarades leur préféraient les cours de mathématiques et de sciences physiques, beaucoup plus valorisants pour leurs futures carrières.
Jamais vraiment assidu en cours, quel qu’il soit, j’avais toujours tendance à dormir ou dessiner. Pourtant, je me souviens de quelques bribes de phrases, de quelques dates historiques et de quelques formules décrivant les lois de l’univers, toutes attrapées au grès de mes rêveries éveillées.
L’une de ces citations de philosophe m’avait marquée. Pourquoi à cette époque ? Je ne sais pas. Plus de vingt ans en arrière …
« Le corps vivant est plus beau, qui souffre par l’idée et se guérit par l’action. » Alain (Propos sur le bonheur) 20 février 1923. Je ne pouvais imaginer combien cette petite phrase résonnerait plus de 20 ans après sa première lecture.