24 « S’aimer » … une bien étrange utilisation du verbe réfléchi… On peut tout de suite y sentir une connotation narcissique. Oui. On ne doit pas être tout à fait éduqués pour s’autoriser ce genre d’allégation. On aime les autres, sa famille, ses ami(e)s plus ou moins proches ou on tombe amoureux. Mais nous aimer nous-mêmes … en voilà une idée bien étrange. La mythologie est là pour nous rappeler le danger de cet amour interne poussé à l’extrême : Narcisse est mort de ne pouvoir attraper sa propre image, dont il était tombé amoureux. Dans la vie de tous les jours, on évite ces profils psychologiques au manque d’empathie flagrant.
Pourtant, ne dit-on pas qu’il faut d’abord s’aimer soi-même pour que les autres nous aiment en retour ? Ici, il n’est pas choquant de le dire. Partant du principe que d’autres nous aiment, la question est réglée. Inutile de le mentionner alors, l’honneur est sauf.
Pourtant, on entend souvent des phrases qui pourraient inspirer le contraire de notre interlocuteur : « Mais que je suis bête ! », « Ah je comprends jamais rien. » et j’en passe. Qui ne se jette pas la pierre de cette manière ? Et bien qu’il me jette la première justement ! Ces railleries plus ou moins conscientes et répétées chez nos interlocuteurs sont assez révélatrices. Allez, avouons-le ! Quand elles reviennent comme un refrain en plein milieu des couplets de conversations, on catalogue rapidement ces personnes dans la catégorie des « mal dans leur peau ». Et nous y revoilà …
Ce catalogage des deux extrêmes nous impose de devoir nous tenir dans le rang. Le propos tenu ici est : comment se défaire de ce « je suis mal dans ma peau » sans en arriver au principe inverse extrême du « je m’aime » ?
Dans la séparation, j’ai noté combien la tendance précédente était inversée : je ne suis plus aimé(e) et en conséquence de cette prise de conscience douloureuse, je ne m’aime plus, je ne vaux pas la peine d’être vécu et tout ce que je fais, pense ou entreprend est nul … Bref, je suis mal dans ma peau. C’est un raccourci résumant rapidement le choc personnalisé de la rupture, mais le travail sur cette piste m’a beaucoup fait avancer. Et tout ce qui pouvait me faire avancer potentiellement était un chemin possible vers une nouvelle rémission du psoriasis. D’un autre sens, tout ce qui fait avancer un psoriasique peut faire avancer n’importe qui encore plus loin.
Alors pourquoi une telle réflexion ? Parce qu’en me regardant de l’extérieur – ou en essayant du moins – il est évident que les deux maux ont provoqué les mêmes états d’âmes. Et il fallut les combattre pour aller plus loin et se défaire de ce complexe imposé, pour tenter de revivre normalement – mieux ?
Il était aisé de partir en théorie sur des actions à mener telles que celles décrites dans l’article précédent. Même si elles menaient déjà loin, il me fallait tout de même déployer des efforts considérables pour motiver chaque moment de la journée. Rien que trouver une raison pour mettre le pied hors du lit le matin était un exploit à part entière.
« Non, je ne sors pas ce soir, j’ai plein de choses à faire. », « Ah non je suis pris ce week-end. », « Je me sens pas bien ce soir, je vais rester à la maison », « Désolé, je n’ai pas eu le temps de t’appeler .»… Autant d’excuses incohérentes qui m’interdisaient toute rémission en évitant tout contact … une sorte d’état dépressif. Et il faut l’avouer, au bout d’un moment, le risque est de se retrouver réellement seul(e), à force de l’avoir provoqué par refus et enfermement répétés.
Au moment de cette réflexion, j’avais pris le problème à l’envers, en me triturant l’esprit pour savoir comment on pourrait bien s’intéresser à moi, je ne parlais même pas du plan sentimental à ce moment. Sorti d’un chemin de douze années, certes j’étais curieux, mais là c’était un peu tôt.
Alors pourquoi de telles considérations ? Tout simplement, parce qu’en douze ans, de forts repères ont été bâtis : on est pris tel que l’on est et la couche de quotidien prend le dessus. Les remises en question sont rares, seulement lors des grands moments de crise. Alors, trouver ses repères lorsque l’on est seul – repères sociaux, amicaux et relationnels – ce n’est pas un chemin facile à appréhender. Et s’il y a bien une chose que j’ai comprise, c’est que nous ne sommes pas faits pour vivre seuls du matin au soir. Le contact, les relations, les rencontres sont autant de moments importants, qui nous construisent, et peuvent aussi nous rendre heureux.
C’est en cela que je précisais que le psoriasis avait été une chance a posteriori, dans les mois qui ont suivi cette séparation. Une chance, car il m’a habitué à la réflexion, puis à l’action en permettant de me défaire de certaines idées reçues.
J’avais oublié cette constante importante mentionnée plus haut : comment faire en sorte qu’on m’apprécie si je ne m’appréciais pas moi-même ? En deux mots, il est simple de dire « Je veux qu’on m’aime pour moi. » Oui, une allégation qui fait partie du sens commun. Et j’aurais aussi voulu qu’on m’aime pour ce que je suis, qu’on prenne le package avec les qualités et les défauts. Mais il ne faut pas se voiler la face, le produit en question n’était pas vraiment bien marketé… Les ONG sentimentales n’existent pas et les missions humanitaires du cœur non plus. Alors il fallait bien trouver un moyen de rendre tout cela plus attrayant. Je venais de prendre une grande claque et j’avais encore la joue rouge et boursoufflée. J’arrivais à peine à parler et le psoriasis commençait à me ronger… pas très avenant comme interlocuteur.
Ces considérations peuvent sembler toutes superflues, mais c’est la manière ingénue dont j’ai tenté l’explication d’un des maux issus de la séparation, au moins pour aller de l’avant et me reconstruire « socialement ». J’ai pu me concentrer sur cette partie car j’ai bien envisagé qu’une telle séparation était définitive dans mon cas. Je me suis interdit tout espoir de reconstruction en ce sens. Et je suis convaincu que toute personne vivant cette triste expérience devrait agir de la sorte, et éviter ainsi une perte d’énergie considérable dans une chimère vouée à l’échec.