20 C’est tout naïvement que j’ai pris ma nouvelle vie à bras le corps. Après une telle expérience, aucun nuage ne pointait et ne pourrait plus jamais pointer à l’horizon.
Une dernière visite chez le dermatologue sonna l’arrivée à destination, la fin du voyage. Je devais passer un dernier entretien à la suite de ces 29 séances de puvathérapie, environ 5 mois après le premier rendez-vous.
Me revoici devant ce spécialiste du psoriasis.
Toujours aussi silencieux, il m’ausculte en passant chaque centimètre carré de ma peau au crible de ses yeux exercés. Aucune réaction. Et il recommence, comme s’il mettait son observation en doute. On aurait dit que c’était trop beau pour être vrai.
Conclusion fut aussi vite donnée : plus besoin de puvathérapie, fini le soleil en boîte. J’étais déjà bien bronzé, on aurait pu croire que je revenais des Seychelles, la dose maximale avait été donnée pour cette année de toute façon. Tout était bon, je le savais, mais aucun mot ne fut prononcé par ses soins. Rémission ? Guérison ? Trêve dans la maladie ? Oui ? Non ? Peut-être ? Merde ! J’avais peur qu’en reprenant sa pigmentation le psoriasis ne réapparaisse.
Et j’aurais pu repartir ainsi, comme si de rien n’était. Bonjour, au revoir.
Je ne tenais plus, impensable de partir comme ça. Alors les questions ont fusé toutes aussi brouillonnes les unes que les autres. Cela n’a pas contribué à l’apport de réponses claires.
L’ironie avec les grands spécialistes est que la grandeur de leurs connaissances est à l’échelle du flou de leurs réponses. Il faut batailler, c’est un combat de rhétoricien, un pugilat verbal. Les questions devraient être préparées stratégiquement et judicieusement déployées au cours de la bataille. Il ne faut pas s’attendre à la capitulation adverse. Le résultat n’est pas binaire et les réponses floues se construisent au fil de la conversation. J’ai eu le même exercice avec un oncologue. Pas facile … on ne peut être préparé à ces rencontres. Pour ma part, j’ai l’impression à chaque fois d’entrer en contact avec une espèce d’une autre planète.
J’aurais voulu savoir dans quelle mesure s’inscrivait mon état. Normal ? Déjà observée ? Inattendu ? Temporaire ?
J’ai seulement obtenu qu’il semblait assez rare de pouvoir constater de tels progrès après seulement une trentaine de séances. Je m’en suis contenté et n’ai pas attendu pour traduire : bienvenue à toi étranger de l’espace, je n’ai jamais vu quelqu’un guérir aussi vite. A l’époque, je pouvais me permettre le mot de guérison.
Enfin ! C’était en fait tout ce que j’attendais : je voulais être proclamé vainqueur quitte à payer la médaille et la monté sur le podium.
Je ne savais pas ce qui m’attendait pour la suite, mais je pouvais reprendre ma vie naïve.
Pas si naïve finalement.
Après cette mobilisation profonde, je crois que je fus pris d’une espèce de syndrome post-traumatique. Un peu comme ces soldats revenus du front et qui n’arrivent pas à reprendre leur place, celle qu’ils ont quitté avant la bataille. Cette place ne me convenait plus, trop étroite et étriquée, elle me renvoyait certainement à la maladie potentielle, au psoriasis. Des actions avaient été menées et la force du mouvement enclenché m’empêchait à présent de m’arrêter. J’étais lancé.
Et je ne voulais pas freiner. Les actions menées m’ont emmené sur différentes pistes de réflexion que j’arpentais et arpente encore à coup de lectures et recherches. J’aurais l’occasion d’inclure une bibliographie car les thématiques vont au-delà du seul psoriasis.